Par Fabien Granjon, sociologue au sein du laboratoire des usages d’Orange Labs (SENSE)

Les jeunes amateurs composent un public particulièrement intéressant à observer dans la mesure où ce sont eux qui développent les usages les plus soutenus (en termes de durée, de fréquence, d’investissement, etc.) et les plus avancés dans le domaine de la consommation musicale. Plus l’engagement dans la pratique est fort, plus la consommation musicale se compose de multiples « gestes » qui s’enchaînent, se superposent, mobilisent une variété d’équipements et investissent des ressources relationnelles. Fortement individualisée, elle est également largement indexée aux autres activités du quotidien et donc sujette à de nombreuses variations.

la consommation musicale : une activité plurielle

Sans surprise, l’activité de consommation musicale la plus prisée est l’écoute. Le reste des actes se distribuent sur les autres types d’activité au sein desquels il faut noter l’importance de la discussion qui arrive au deuxième rang.

Cela montre bien que la sociabilité est un relais central de la passion musicale qui, si elle est fortement individualisée (67% des actes sont des activités solitaires), trouve aussi, dans le même temps, à se ressourcer auprès des différents cercles relationnels de chacun et notamment au sein du réseau amical. La discussion en face à face est bien évidemment emblématique de ce phénomène, bien qu’il faille noter qu’elle trouve à s’inscrire toujours davantage dans des échanges plus ou mois sporadiques qui passent par des dispositifs de communication en ligne (forums, IM, social media, etc.). Si les discussions les plus longues sont initiées avec les individus les plus proches avec qui la relation est fondée sur une affinité élective forte mais non spécialisée, elles sont aussi de plus en plus développées avec des internautes avec qui les liens sont faibles mais spécialisés, directement en rapport avec la musique. Outre la discussion, les activités en rapport avec la musique les plus partagées sont liées à l’acquisition (32% des actes de cette catégorie), au visionnage (28%) et à l’écoute (26%) qui par ailleurs se présente comme la pratique partagée avec le plus grand nombre de cercles de sociabilité.



La consommation musicale est, chez ces jeunes amateurs, une activité quasi-continue, bien qu’intermittente. Pour l’ensemble des enquêtés, les actes musicaux tendent à se répartir sur toute la journée (notamment les pratiques d’écoute et de discussion). Il faut cependant noter une importance assez marquée des activités musicales après 20 heures, moment quotidien le moins contraint par les impératifs extérieurs et ayant pour cadre le domicile. C’est en effet en soirée que les actes musicaux sont à la fois les plus diversifiés et les plus nombreux, quel que soit le type de pratique considéré.

C’est donc surtout après dîner que l’on visionne le plus de musique (clips, DVD, programmes TV, etc.), que l’on range sa discothèque/sonothèque, que l’on récupère des contenus, que l’on s’informe via la presse ou Internet. Le créneau 7-9 heures se singularise également par l’importance donnée au transfert de contenus, notamment entre ordinateur et lecteurs portables.
Les préparatifs matinaux sont aussi l’occasion d’apprêter son quotidien musical en projetant le type d’écoute susceptible d’être effectué durant la journée. Le domicile apparaît du coup comme le lieu privilégié où se déploient les différentes formes de pratiques liées à la musique, à l’exclusion des activités de discussion, plus prépondérantes à l’université. La manipulation de contenus (acquisition, rangement, transfert) y est tout particulièrement développée, c’est-à-dire là où se trouvent l’ordinateur et ses périphériques (enceintes, disques durs, etc.), devenus les dispositifs centraux des activités de consommation (52% des actes), notamment pour ce qui concerne l’écoute et surtout le visionnage (le PC s’insère toutefois dans toutes les activités). Les actes musicaux en mobilité sont quant à eux, la plupart du temps, des pratiques d’écoute, comme généralement d’ailleurs au sein des autres lieux.

attention et multi-activité

 

La consommation musicale se singularise également par une suite de « petites activités » : 60% des actes musicaux durent moins d’une demi-heure et seulement 18% sont d’une durée supérieure à une heure (y compris pour le visionnage). Les activités solitaires sont tout particulièrement marquées par ce régime de pratiques que l’on pourrait qualifier d’« interstitielles » dans la mesure où elles se glissent dans un ensemble d’autres activités de nature plurielle. La consommation musicale vient donc tendanciellement s’insérer dans le quotidien des amateurs, y remplir les temps morts, l’agrémenter, plutôt qu’elle ne structure activement leurs emplois du temps. 80% des pratiques de consommation musicale s’accompagnent ainsi d’un engagement dans une autre pratique (dont 15% sont des activités également musicales). Ranger, écouter et visionner de la musique sont les trois types d’actes les plus liés à d’autres activités non musicales. La multi-activité n’est toutefois pas synonyme d’un manque d’attention. 62% des actes musicaux sont décrits par les enquêtés comme relevant d’un engagement plutôt attentionné, surtout quand il s’agit de manipuler des contenus (transfert, acquisition, etc.). Aussi, plus le jeune amateur investit sa passion, plus ses activités de consommation sont susceptibles d’être conduites sous un régime d’attention élevée. La consommation musicale est cependant soumise à de nombreuses variations. L’analyse des emplois du temps montre une grande diversité des trajectoires de consommation (aucun jour ne ressemble à un autre). Les pratiques sont donc assez peu stabilisées. Les enchaînements d’activités sont peu routiniers, largement dépendants des conditions contingentes d’accomplissement toujours situées, spécifiques (humeur, présence de tierces personnes, temps imparti, etc.) et indexés à d’autres impératifs pratiques (travailler, faire le ménage, recevoir, etc.).

La musique fournit des capacités d’organisation pour tout
un ensemble d’expériences corporelles et émotionnelles.


L’écoute musicale relève quant à elle de régimes d’attention le plus souvent hybrides. Sans doute faut-il aussi préciser que le terrain montre clairement qu’elle se présente comme un « ingrédient actif » de la vie quotidienne ayant une certaine efficacité pratique. Outre le plaisir esthétique qu’elle procure, la musique est finalement surtout un support fournissant à l’amateur des capacités d’organisation pour tout un ensemble d’expériences corporelles et émotionnelles, pouvant par exemple réguler son humeur, ses envies ou encore son niveau d’énergie. Les goûts ne définissent d’ailleurs plus, a priori, de rapports singuliers à la musique. La musique la plus « cultivée » peut être le support d’un rapport consommatoire, tandis que la musique la plus « populaire » peut être matière à un rapport très informé et esthétisant. La musique est donc une matière sensible qui peut être investie de multiples manières, allant de l’utilitarisme simple (e.g. pour mettre de l’ambiance) à « l’accompagnement existentiel » (provoquer des émotions, raviver des souvenirs, etc.).

vers des pistes de services...

L’attention portée aux jeunes amateurs de musique met en exergue différents phénomènes. En premier lieu, la consommation musicale se distribue sur de nombreux équipements, mais c’est l’ordinateur connecté qui tend à devenir le dispositif central autour duquel se greffent les autres pratiques appareillées. Ensuite, celle-ci se décline sur un large répertoire d’activités qui font système (écouter, discuter, échanger, etc.).

 




C’est précisément la prise en charge d’une large partie de ce répertoire et la facilitation des possibilités d’agencement de ces diverses activités qui interrogent sur l'opportunité de créer des services intégrés facilement personnalisables. Dans ce contexte, l’offre de contenus « catalogue » n’est qu’un élément du dispositif d’intéressement à mettre en place. L’appareillage des liens électifs afin de faire des relations de chacun (amis, famille, etc.) des ressources exploitables du point de vue de la consommation musicale apparaît comme une piste au moins aussi importante. Une autre perspective serait sans doute d’essayer de « désindividualiser » un tant soit peu la consommation musicale et de fédérer les publics erratiques de la musique autour de communautés alimentées par des contenus périphériques (interviews, critiques, etc.) et des rendez-vous (concerts, jeux, etc.) « premium » qui fixeraient leurs intérêts et structureraient une partie de leurs pratiques. Enfin, répétons-le, le jeune amateur n’est que rarement un stricte mélomane. Avant d’alimenter un plaisir esthétique, la musique est d’abord une ressource fonctionnelle soutenant la vie des amateurs. Les services à développer doivent tenir compte de ce fait important.