Par Clément Combes, doctorant et Sandrine Ville Eber, sociologue


En l’espace d’une dizaine d’années, les séries télévisées sont devenues un contenu audiovisuel phare, programmées en prime time des chaînes TV et appréciées par un public de plus en plus large. Sujettes à de vastes campagnes promotionnelles, largement distribuées en DVD, certaines séries comme NCIS, Dr House ou Lost drainent des millions de téléspectateurs. À ces titres-phares s'ajoutent des dizaines d'autres séries que la télévision hexagonale  relaie peu (chaînes du câble, horaires inadaptées) mais qui, en revanche, trouvent leur public via l’Internet. Une forme d’amateurisme – la «sériephilie » – semble d’ailleurs émerger définie par le goût prononcé pour la série, considérée comme genre audiovisuel spécifique : quels sont les usages et pratiques de ces sériesphiles, c'est ce à quoi tente de répondre cet article. Celui-ci s'appuie sur une étude qualitative approfondie réalisée auprès d'une vingtaine de jeunes amateurs de séries TV (de 18 à 32 ans) ainsi que sur le suivi sur dix jours de leurs activités de consommation au travers de carnets de bord.

de la télévision à l'ordinateur connecté

Si bien souvent une série particulièrement appréciée est à l’origine de leur passion, les sériephiles ne s’y cantonnent pas. Au contraire, la valeur de cette première expérience fait naître un intérêt croissant pour cette forme audiovisuelle singulière et les incite à partir à la découverte d’autres fictions du type. Nombre d’enquêtés relatent l’existence d’un déclic, souvent lié aux fictions Urgences, X-Files, Friends ou encore Buffy contre les vampires regardées à la télévision. Cette observation n’est pas surprenante puisque ces séries ont compté, en France à partir du milieu des années 90, parmi les premières fictions TV mises en avant par la télévision française (diffusion en prime-time, campagnes d’auto-promotion) : « Un jour, j'ai eu vraiment un déclic devant "Buffy" dont j'ai été très fan, en me disant que c'était un univers hyper créatif et hyper intéressant. Je me posais des questions sur comment c'était fait…C'est vraiment "Buffy" qui m'a déclenché beaucoup d'intérêts et de questionnements sur le monde des séries en général » (Grégory, 24 ans, étudiant).


Une deuxième étape correspond à une consommation plutôt massive débridée faisant suite au moment de découverte du haut-débit et plus généralement aux possibilités liées au numérique (peer-to-peer, DivX, plateformes de partage communautaire de type Youtube, etc.). Forts de ces potentialités nouvelles, les amateurs rapportent ainsi des périodes d’intenses consommations effectuées par le biais non plus de la télévision mais plus souvent via l’ordinateur. « Les saisons 1 et 2 de "Grey's Anatomy", je les ai regardées en deux jours. Ça a bien changé depuis » (Sébastien, 31 ans, journaliste). Or, Sébastien l’exprime aussi, à mesure de l’investissement ces pratiques extrêmes s’amenuisent et les nuits marathons se font plus rares. Cela ne signifie pas pour autant une diminution de la consommation, mais une organisation plus raisonnée du temps dédié aux séries. Car certains peuvent tout de même suivre une vingtaine de séries parallèlement, c’est-à-dire autant d’épisode chaque semaine. D’autre part, cette troisième étape voit malgré tout l'enthousiasme initial lié à la multiplication de l'offre relativisé : même les plus passionnés finissent par concéder leur incapacité structurelle à consommer tout ce qu'ils souhaiteraient.


Au final, la télévision n’est paradoxalement plus le média principal en matière de consommations de séries – pourtant produites par et pour elle. Elle s’efface en effet derrière l’ordinateur connecté, et ce d’autant plus qu’augmente l’investissement, les plus passionnés ne recourant plus ou presque au flux TV. Les nombreuses plateformes peer-to-peer et streaming (ordinairement gratuites et illicites) présentes sur Internet constituent en effet le relais essentiel d’obtention de séries.

internet espace d'échange privilégié de la "sériephilie"

Malgré l’engouement actuel pour les séries, les fans ont rarement la possibilité de partager pleinement leur passion au sein de leur entourage : «Je me suis investi sur un forum, parce que je suis passionné de la série "Lost" au point que j’avais envie d’en parler. Mais mes amis ne regardent pas donc j’ai pas l’occasion de leur en parler, et des fois j’ai envie de débattre » (Kévin, 19 ans, étudiant). Le Web leur permet alors d’entrer en contact avec d’autres passionnés au moins aussi au fait qu’eux de l’actualité de leurs séries préférées. Une étape initiale du développement de la passion pour les séries voit la fréquentation des sites, forums et blogs plus intense et débridée que par la suite. Celle-ci nous est même racontée comme un processus d’apprentissage quasi-initiatique consistant à intégrer auprès des sériephiles plus anciens les références en matière de séries (une « culture séries »), mais aussi les règles propres aux forums ou blogs sur lesquels ils s’expriment. Dans un second temps, cet investissement évolue et les échanges se restreignent à quelques relations ciblées qui, bien que généralement virtuelles, se pérennisent malgré la distance et l’absence de rencontre physique. On assiste ainsi à la formation de micro-communautés polarisées autour d’un site et donnant lieu à des interactions soutenues.


Parmi les moteurs d’usage des plateformes Internet prévaut d’abord l’envie de prolonger le plaisir du visionnage : on entretient son goût pour l'univers de la série en s’informant sur les dessous de son élaboration, les acteurs, scénaristes ou encore la musique ; on affirme ses appétences auprès d'autrui, parfois avec force conviction lorsqu'il s'agit de défendre un titre décrié ou encore inconnu. La fréquentation des forums et blogs est également l’occasion de partager ses impressions et interprétations : « Regarder seule sur son ordinateur, nous dit Mathilde, ça peut être très isolant. Les séries, c’est quelque chose qu’on regarde seul, pas comme au cinéma où on y va avec une bande de potes donc si on n’a pas ces lieux pour échanger nos impressions, c’est quand même dommage » (20 ans, étudiante). Contribuer à la connaissance collective en matière de séries est une dernière raison de s’investir. Plus encore, l’inscription dans une communauté affinitaire et la participation à un projet commun peuvent prendre le pas sur l’objet d’intérêt premier que sont les séries. De même, cet investissement peut viser aussi à satisfaire un penchant personnel pour l'écriture et l’univers d’Internet et devient un moyen de développer des compétences de type journalistique (écrire un article incisif et documenté) et/ou informatique (créer un site Internet complet et attractif sur une série qu’ils affectionnent). Ainsi, pour cette population majoritairement jeune et étudiante, la frontière entre loisir pur et activité à visée professionnelle apparaît-elle parfois floue. Cependant ces engagements peuvent aussi s'avérer éphémères, et les liens se défaire facilement. Au moindre désaccord, certains peuvent alors quitter un site pour en rejoindre ou en créer un autre.


Enfin, l’activité au sein de ces communautés et dans ces projets préside par ailleurs à des manières de consommer différentes. Pour pouvoir en parler ou éventuellement en chroniquer certaines, les sériephiles tendent à regarder plus rapidement et de façon plus appliquée davantage de séries (y compris certaines qu’ils apprécient peu). En outre, cela modifie le regard qu'ils portent sur leur consommation, dotée dès lors d’un regain de « légitimité » : consommer une série devient dès lors une activité « utile », « productive » puisqu'on peut « en faire quelque chose » par la suite ! Ce faisant, ils se démarquent de l’image dépréciée du « simple téléspectateur passif ».

 

le téléchargement, voie d'acquisition principale de séries

Outre la gratuité qui est bien sûr une explication notable de leur usage, elles permettent une consommation « à la carte » ainsi que l’évitement des coupures publicitaires. Deux modalités de téléchargement sont à distinguer : l’une concerne les séries plus anciennes, qu’elles soient déjà terminées ou relativement avancées, et consiste en un «téléchargement de rattrapage » (par saison). Il correspond à une consommation intensive des épisodes, enchaînés sur quelques semaines voire quelques jours. « C’est comme un film, mais en plus long » raconte David (26 ans, chargé de communication). Une seconde modalité à trait aux séries en cours et consiste à récupérer « au coup par coup » chaque épisode, à la suite de leur diffusion télévisuelle (en général américaine). Ce mode d’acquisition, jusqu’à récemment possible en France uniquement par le biais du téléchargement illégal, coïncide avec une pratique de visionnage qui (re)valorise le plaisir du rendez-vous télévisuel et de l’attente entre chaque épisode.


Pour les plus investis, on observe même une véritable mise au diapason via les plateformes P2P de la télévision américaine, grande pourvoyeuse de séries, au détriment des chaînes françaises. « Finalement avec Internet, raconte Aurélie, on abolit les distances et on fait comme le téléspectateur américain » (25 ans, doctorante). En contrepoint de l’offre US, la qualité de l'offre française en matière de séries est largement mise en cause. Il est en effet reproché aux chaînes hexagonales leur peu de respect pour le genre : choix des fictions programmées, maintien de la VF, diffusion dans le désordre, coupes de scènes, fort décalage avec le calendrier US. Et il va justement s’agir de coller au plus près de ce dernier, ce qui sonne d’une certaine façon le retour du rendez-vous télévisuel hebdomadaire : les épisodes sont récupérés sur les réseaux Internet quelques heures après leur diffusion américaine, et visionnés dans la foulée. Les collectifs de fansubbing (sous-titreurs amateurs) jouent ici un rôle primordial dans la diffusion des contenus en mettant rapidement à disposition du public français des contenus traduits. Bénévoles, ces fansubbeurs mettent au passage en exergue des valeurs (partage, solidarité) contradictoires avec les aspects utilitaristes voire délétères généralement évoqués à propos du P2P  : « J'avais l'impression d'être utile à quelque chose, se rappelle Gabriel, ancien fansubbeur. On faisait quelque chose qui était assez attendu et donc ça donnait une certaine estime de soi » (24 ans, informaticien).


Le visionnage en streaming est également plébiscité. Mais s'il tend à se répandre, il n'est pas une option privilégiée par les plus investis d'entre eux. De moins bonne qualité, n’assurant pas toujours la VO sous-titrée et affecté par des problèmes réguliers de connexion, le streaming est plutôt un moyen de dépannage du P2P. Mais à l’instar du téléchargement, il nécessite des compétences pour repérer les sites pertinents, s'adapter à leur turn-over fréquent ou encore maîtriser certaines contraintes. L'achat de DVD est aussi une option non négligeable de l’acquisition de séries car il bénéficie d’une considération particulière auprès des fans : véritable objet culturel, il représente plus qu’un produit consommable. Ce, d’autant plus avec les offres de coffrets collector, originaux et l’introduction des bonus. En contrepoint de la dématérialisation et à l’instar du livre ou du disque, il permet d’édifier des collections qui se donnent notamment à voir aux proches et fournissent potentiellement prises à des affects ou des échanges (verbaux, de contenus) permettant d’ancrer, de décliner et de prolonger sa passion. Ce constat est d’ailleurs probablement à même d'expliquer pour partie, d’une part, la prévalence du téléchargement sur le streaming (c’est-à-dire la conservation de contenus, même numériques) ; d’autre part, la quasi-absence de la VOD dans les pratiques observées : les amateurs qui continuent à acheter des DVD restent toutefois réticents à acquérir un contenu numérique payant (et considéré comme cher) et pourtant dépourvu des « paratextes » et matérialités (boîtier, jaquette).

la question des spoilers ou l'importance d'être synchro

Le mode de consommation des contenus majoritairement « délinéarisés », c’est-à-dire extraits du cadre contraignant et néanmoins fédérateur du rendez-vous télévisuel, n’est pas sans poser problème du point de vue des nombreux échanges et discussions consécutifs. Tout l’enjeu va être de protéger le plaisir et l’émotion lié au mode de narration (intrigue, suspens, et plus généralement la fiction continuée sur plusieurs épisodes/saisons) en regard du phénomène de désynchronisation des temps sociaux de visionnage.

 

Comment en effet parler avec d’autres d’une série sans risquer de dévoiler des éléments de l’intrigue si chacun ne se situe pas au même point de l’histoire ? Si ces dernières années la France travaille activement à rattraper son retard vis-à-vis du calendrier américain, la diffusion française connaît encore régulièrement plusieurs saisons d’écart. Par exemple, Dr House, diffusée à partir de novembre 2004, toujours sur le réseau FOX, fera son apparition en mars 2006, d’abord sur la plutôt confidentielle chaîne du câble TF6, puis en février 2007 sur TF1 (soit deux ans et demi plus tard). Cette question est d’autant plus saillante pour qui fréquente les sites spécialisés, la diversité des informations et la masse des conversations qui s’y trouvent publiées.


Fréquenter ces sites n’est donc pas sans danger pour l’internaute plus « laxiste » qui ne serait pas au fait des derniers évènements d’une série. Ce danger est désigné par les sériephiles sous le terme anglo-saxon « spoiler » (to spoil : gâcher, abîmer). Il rend compte de l’expérience malheureuse de se voir divulguer à son insu des évènements ultérieurs de l’histoire. Mésaventure qu’a connue Olivier à propos de l’identité du tueur, normalement dévoilée au dernier épisode, de la saison 1 de la série Dexter. Il affirme depuis avoir une vraie « phobie des spoilers », ce qui l’a notamment amené à modérer sa fréquentation des sites et forums dédiés. Ceux-ci cependant ont élaboré différents procédés pour limiter ce risque, par une prévention soutenue sur les forums ou bien en précisant la mention « spoiler » à tout article traitant d’épisodes, saisons en cours aux Etats-Unis et/ou pas encore diffusé en France. A ce titre, la tendance des sériephiles à suivre le rythme de la télévision US réinstaure une forme de synchronie de leurs pratiques respectives permettant de prévenir le risque du spoiler lors de leurs multiples échanges et conversations.