Les pratiques musicales se déclinent sur de nombreuses activités. Si l’écoute de musique demeure la colonne vertébrale des pratiques autour de la musique, regarder des contenus musicaux, discuter de musique, échanger de la musique, etc., sont des activités qui alimentent au quotidien l’écoute. Il apparaît de plus qu’une série d’opérations telles que le transfert de contenus musicaux ou le classement informatique de la musique, viennent se greffer depuis quelques années à la consommation même des contenus musicaux. Nous avons vu d’autre part que l’informatisation des moyens de consommation et des contenus eux-mêmes, n’érodait pas pour autant l’accès aux médias traditionnels. La radio et la chaîne hi-fi pour l’écoute, ou encore la télévision pour la consommation des contenus vidéo, restent les outils de premier plan dans cet écosystème.

 

Par Thomas de Bailliencourt, chercheur à Orange Labs.

Mieux, les sous-populations qui utilisent les moyens les plus avancés pour l’écoute musicale, conservent un usage quasi-quotidien des média traditionnels. Une étude réalisée en 2008 sur le sujet montre une évolution persistante de l’accès aux médias internet et mobile dans les pratiques. Les 13-25 ans notamment semblent d’après ces études développer des habitudes de consommation de plus en plus désynchronisées des temps sociaux traditionnels, en dehors des schémas habituels de contacts avec les médias, largement axées sur les médias numériques (internet, lecteurs portables, téléphone mobile). Il semble clair, sous cet angle, que les nouveaux services innovants devront impérativement passer le test des 13-25 ans.

description générale des pratiques musicales

Le trio de tête des outils les plus mobilisés pour l’écoute musicale restent la radio, l’autoradio et la chaîne hifi : respectivement 88%, 78% et 58% des amateurs de musique en ont un usage hebdomadaire. L’écoute sur PC ou baladeur MP3 continue à avoir des taux d’usage hebdomadaire autour de 40%. Moins attendu, la consommation de vidéo en lien avec la musique est le deuxième vecteur d’accès aux contenus musicaux. En effet, 88% des personnes interrogées déclarent accéder à ce type de contenus, et 55% le font toutes les semaines. Les supports privilégiés pour cela sont la télévision (38% le font au moins une fois par semaine), les DVD sur PC (24%) et les vidéos sur Internet en streaming (21%). La troisième activité structurant la consommation musicale réside dans les discussions sur ces thèmes avec les proches. Comme le montre F. Granjon dans son article "La consommation musicale des jeunes", le relais des sociabilités est l’un des moteurs essentiels des pratiques de consommation musicale : 83% des personnes interrogées déclarent discuter de musique avec leur entourage.De plus, ce phénomène est fréquent dans la mesure où la moitié d’entre elles s’y adonne toutes les semaines. Le face-à-face apparaît comme le principal mode de discussion (78% sont concernés, et 35% le font toutes les semaines). Les outils médiatisés tels que le téléphone ou la messagerie instantanée sont moins mobilisés (taux déclarés de 32% et 37%).

 

 

L’acquisition de morceaux (achat, emprunt, téléchargement, échange, etc.) est également au centre des pratiques liées à la musique. Cette pratique est en effet largement diffusée auprès des amateurs de musique (96%). Elle reste néanmoins occasionnelle. Pour les trois quarts, l’acquisition de contenus musicaux ne se fait pas plus d’une fois par mois. Il est intéressant de noter qu’à l’ère des réseaux et du peer to peer, les deux moyens les plus fréquents pour se procurer de la musique restent encore l’achat en magasin et les échanges avec son réseau relationnel(CDs, MP3, etc.). Néanmoins, les baisses répétées des volumes de vente enregistrées auprès des distributeurs physiques (grandes surfaces, magasins spécialisés, etc.) laissent présager, on le sait déjà, une marginalisation à terme de ce vecteur de vente.

Classer ses contenus musicaux et transférer des contenus d’un outil à un autre recouvrent
des activités assez nouvelles, très largement portées par les supports numériques

Classer sa musique sur son ordinateur ou sur son lecteur MP3, transférer des contenus de son PC à sa clé USB, « ripper » un CD ou un DVD (c’est-à-dire les transformer en format numérique type MP3 ou DivX), mettre sa musique sur un disque dur externe, etc. Ces opérations, même si elles présentent des fréquences moyennes assez basses (de 24% à 27% le font au moins une fois par semaine), restent constitutives des nouvelles pratiques de consommation musicale. Elles touchent une frange importante de la population des amateurs de musique (88% pour les opérations de classement et 71% pour celles de transfert). Ces opérations constituent les « petits gestes » qui accompagnent les pratiques d’écoute et de visionnage. L’enquête révèle sur ce point que l’écoute musicale est très largement réalisée en parallèle d’autres activités. Pour une personne sur deux, l’écoute de musique est systématiquement accompagnée d’une autre activité et pour une sur trois, c’est le cas la plupart du temps. 7% des personnes seulement déclarent ne jamais réaliser d’autres activités en même temps qu’ils écoutent de la musique. L’enquête nous apprend également que ces activités sont pour un tiers seulement liées à la musique (regarder des clips, lire des articles ou chercher des paroles, effectuer des transferts de contenus musicaux, etc.). Il existe ainsi une tendance à entrelacer les pratiques de consommation musicale.

mobilisation croisée des outils d'écoute

Les personnes qui mobilisent plutôt des outils de lecture numériques font-elles du coup l’impasse sur les équipements plus traditionnels ? Observe-t-on une concentration des pratiques ou au contraire une multitude de configurations dans la mobilisation des moyens d’écoute ? Pour aborder ces questions, nous avons constitué trois groupes d’outils, en fonction de leur ancienneté dans les pratiques d’écoute. Le premier regroupe la radio, la télévision, la chaîne hi-fi et l’autoradio ; le deuxième l’ordinateur, la console de jeux et le lecteur MP3 ; le troisième l’écoute en streaming (sur des sites tels que Deezer, Jiwa, etc.) et sur le téléphone mobile.

 

Les amateurs de musique qui investissent les outils les plus récents pour
écouter de la musique mobilisent également les moyens plus traditionnels.

 

On peut alors distinguer 3 comportements-types de recours aux outils d’écoute. D’un côté, on a une population qui centre son usage sur des terminaux traditionnels, sans investir les autres formes de consommation. Les trois quarts de ceux-ci ont une écoute quotidienne de la radio, et 70% de l’autoradio. La chaîne hi-fi est utilisée moins fréquemment, mais 8 personnes sur 10 dans ce groupe l’utilisent. Il faut noter en revanche qu’ils ont un usage quasiment nul de la télévision comme moyen d’écoute. De ce point de vue, la télévision apparaît comme un outil d’écoute avancé. L’équipement est ancien, mais sa mobilisation pour l’écoute relativement récente. Il s’agit sans surprise d’une population plus âgée. Un second groupe, explore conjointement des supports d’écoute traditionnels et plus récents (PC, console de jeux, lecteur MP3, etc.). Mais il est à noter que les taux d’usage des outils traditionnels restent très forts pour ce groupe-ci. Ils ont des taux et des fréquences d’usage aussi forts que le premier groupe sur la radio, l’autoradio et la chaîne hi-fi. Leur profil sociodémographique est intermédiaire, proche de la population des amateurs de musique : étudiants pour 30%, légèrement plus jeunes que la moyenne. Enfin, un troisième et dernier groupe mobilise fortement des outils plus avancés (l’écoute hebdomadaire en streaming pour 76% et sur téléphone portable à 42%). Ici encore, la mobilisation des outils avancés n’empêchent pas de forts taux d’usage des outils traditionnels (aussi importants que pour les deux autres groupes). On observe donc une logique « d’empilement » de l’outillage technologique à des fins d’écoute musicale. Les amateurs de musique qui investissent largement les outils les plus récents ne délaissent donc pas les moyens plus traditionnels. Il faut ici noter que ce dernier groupe est beaucoup plus jeune que les deux autres : la moitié à moins de 25 ans.

 

L’examen mené sur l’entrelacement des pratiques de visualisation de contenus vidéo révèle que le phénomène enregistré pour l’écoute lui est propre. Cette logique « d’empilement » ne ressort en effet pas dans le cas des contenus vidéo : les utilisateurs plus avancés ne conservent pas forcément des outils traditionnels (comme la télévision) dans leur registre de pratiques. Il semble que le poids important des médias traditionnels pour l’écoute musicale explique pour partie ce que nous avons observé. L’éclatement des médias mobilisés pour regarder les contenus liés à la musique, s’expliquerait alors par un poids moins important des médias traditionnels comme supports de cette activité. Les nouveaux médias offrent dans ce cas une alternative importante aux pratiques plus anciennes.

 

Article rédigé en 2009, les chiffres présentés sont issus d’une étude réalisée en 2008.